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Miles Corak: L'Inégalité et les chances d'épanouissement

Le mouvement Occupy Wall Street a commencé à attirer l’attention sur le gouffre qui sépare les 1 % de gens extrêmement riches du reste de la population depuis un peu plus d’un an seulement. Toutefois, beaucoup de gens se sont empressés d’en sous-estimer la persistance. Après tout, d’aucuns prétendaient, d’entrée de jeu, que ce mouvement ne proposait guère de solutions de rechange concrètes. Dans une entrevue sur ce mouvement accordée en octobre dernier au Wall Street Journal, Martin Feldstein, éminent économiste de l’Université Harvard, avouait qu’il n’avait pas compris le sens de cette démarche, parce qu’il ne connaissait pas la nature des revendications.

Le flou qui entoure les politiques proposées par le mouvement Occupy Wall Street ne justifie pas que l’on en mésestime l’importance.

En effet, ce mouvement exprimait, et faisait connaître de tous, des faits élémentaires sur le marché du travail. Bien qu’elle ait été décrite par les économistes du travail depuis plus d’une décennie, l’inégalité des revenus, en particulier le fossé profond et grandissant qui isole les 1 % de gens extrêmement riches du reste de la population, fait aujourd’hui la manchette et est maintenant l’objet d’un débat public plus sérieux qu’avant le 17 septembre 2011. À maints égards, les échanges sociaux ont commencé à mieux faire comprendre les causes sous-jacentes de l’inégalité et à expliquer pourquoi il faut s’y intéresser, ainsi que les mesures concrètes qui peuvent être prises.

Le rapport Vers un Canada plus juste de l’Institut Broadbent enrichit ce débat. À partir d’une présentation minutieuse et solide des faits, il explique leur importance selon un point de vue social-démocrate et il comprend des propositions précises en matière de politiques. Il met fin surtout aux débats surannés entre les partisans d’une plus grande égalité sociale, par une meilleure redistribution des revenus, et les opposants à cette théorie sans effet réel, en raison de ses conséquences présumées sur la croissance économique.

Le rapport met plutôt en évidence le fait que les inégalités ont de graves conséquences parce qu’elles peuvent réduire les occasions, donner moins de moyens aux citoyens et faire fléchir, finalement, la stabilité et la croissance de l’économie globale.

J’aimerais m’arrêter sur l’affirmation suivante comprise dans le rapport : « S’il y avait une réelle égalité des chances, l’endroit où les enfants se retrouveraient éventuellement sur l’échelle des revenus serait fonction surtout de leurs talents individuels et de leur travail ardu, plutôt que des revenus et du statut social de leurs parents. » En fait, il serait plus juste de dire que les sociétés moins égales sont également celles où l’on constate que les parents lèguent à leurs enfants un plus grand clivage des avantages et des désavantages économiques.

On utilise souvent ce q'Alan Krueger, le président actuel du conseil économique – le groupe de réflexion économique interne du président des États-Unis – appelait la « courbe de Gatsby le Magnifique » pour illustrer cette relation.

Cette courbe classe les pays selon deux axes. L’axe horizontal reflète, de gauche à droite, la croissance de l’inégalité. La Finlande, la Suède, la Norvège et le Danemark sont les pays où les inégalités sont les moins prononcées. Les États-Unis et le Royaume-Uni se situent plus près de l’autre extrémité de l’échelle. L’axe vertical indique, du bas vers le haut, la croissance de la mobilité intergénérationnelle du statut économique. Dans des pays comme la Finlande, la Norvège et le Danemark, le lien entre le statut économique des parents et celui de leurs enfants adultes est très faible. En effet, un père peut léguer à un fils adulte moins d’un cinquième de l’avantage ou du désavantage économique qu’il possédait à son époque. À l’opposé, en Italie, au Royaume-Uni et aux États-Unis, la nouvelle génération reçoit environ la moitié des avantages ou des désavantages de la génération précédente. Un père ayant un revenu deux fois plus élevé que la moyenne au Danemark peut s’attendre de voir le revenu de son fils dépasser la moyenne de seulement 15 % environ. Aux États-Unis, cette proportion serait de 50 %. Bref, une inégalité plus grande à un moment particulier se traduit par une permanence intergénérationnelle plus grande du statut économique. Dans des sociétés plus inégales, les pauvres verront plus souvent leurs enfants faire partie de la nouvelle génération de pauvres, et les riches verront leurs enfants continuer de faire partie des classes supérieures.

Le Canada occupe une position intermédiaire par rapport à bon nombre des autres pays riches auxquels il est souvent comparé. Des niveaux modérés d’inégalité avec la génération précédente ont été rattachés à un lien modéré entre les antécédents familiaux et les chances d’épanouissement. Cette situation était le reflet des caractéristiques habituelles des familles, des emplois et des salaires, ainsi que des programmes publics, c’est-à-dire les expériences d’une cohorte de jeunes gens nés pendant les années 1960 et qui ont fréquenté l’école pendant la même décennie et les années 1970, puis des écoles postsecondaires pendant les années 1970 et 1980, avant de s’établir dans le marché du travail pendant les années 1990. Comme le montre clairement le rapport Vers un Canada plus juste, ce contexte était tout à fait différent de celui des jeunes parents actuels et de leurs enfants.

L’intensité du lien entre les chances d’épanouissement et les antécédents familiaux, c’est-à-dire le niveau d’égalité des occasions, est déterminé par l’interaction de trois institutions sociales fondamentales et leur effet égalisateur : la famille, le marché du travail et les programmes publics. La famille exerce la plus grande influence sur les chances d’épanouissement d’un enfant. Le niveau d’intervention des parents dans la constitution du capital humain de leurs enfants est au cœur même de la capacité de ces derniers de réaliser leur plein potentiel. Ces investissements sont certainement influencés par l’argent, puisque les parents fortunés disposent de plus de moyens pour développer les compétences et les attitudes de leurs enfants et leur proposer des expériences enrichissantes. D’autres facteurs non monétaires peuvent aussi jouer un rôle et influer sur le développement des valeurs, la motivation et les aspirations.

Les familles canadiennes sont plus diversifiées maintenant que celles de la génération précédente, par leur composition (familles monoparentales ou biparentales, par exemple), leur éducation, l’origine ethnique, l’immigration, leurs liens avec l’ensemble de la communauté et leur connaissance des ressources auxquelles elles ont accès pour s’occuper des enfants.

Cette diversité vient en partie de la démographie, mais elle reflète aussi, en partie, la nature du marché du travail dans lequel les parents doivent œuvrer pour élever leurs enfants. Pour toutes les raisons indiquées dans le rapport Vers un Canada plus juste, le marché du travail canadien est beaucoup plus polarisé qu’il y a une génération. La rentabilité supérieure de bonnes études a fait en sorte que les 20 % de gens ayant les revenus les plus élevés ont vu leur sort s’améliorer, tandis que les personnes de la classe moyenne inférieure ont connu une stagnation, voire une érosion de leur niveau de vie, en raison des effets combinés de la mondialisation et du changement technologique, et constaté les conséquences de ces forces sur la nature de leurs emplois et sur leur rémunération. Des forces semblables ont favorisé un bond spectaculaire pour les gens près du sommet de la hiérarchie des revenus. En résumé, un marché du travail beaucoup plus inégal a modifié la capacité des parents d’élever leurs enfants et d’investir dans leur développement. Les règles du jeu, en ce qui concerne les familles et le marché, ne sont plus aussi égales qu’avant.

Le rôle des politiques publiques n’en est donc que plus important. Plus celles-ci sont « progressistes », en termes de bonification relative des avantages destinés aux personnes relativement défavorisées, plus la mobilité intergénérationnelle des revenus sera grande. Un soutien global, universel et efficace de l’État – aux chapitres autant du soutien du revenu que des investissements dans la santé, l’éducation et la socialisation des enfants –, financé selon la capacité de payer, permettra de combler les écarts dans les ressources familiales et d’atténuer les effets d’un marché du travail plus turbulent sur les personnes relativement défavorisées. Le fait de définir la politique publique en fonction de ce principe a déjà permis d’uniformiser les règles du jeu et de promouvoir les chances d’épanouissement des enfants venant de milieux relativement défavorisés. La politique publique a pu ainsi freiner la transmission des inégalités aux générations suivantes et favoriser l’égalité des occasions.

Toutefois, ce rôle n’est pas immuable. Les politiques publiques peuvent tout aussi facilement être conçues de manière à être relativement plus avantageuses pour les gens déjà favorisés. Je crois d’ailleurs que le rapport de l’Institut Broadbent exprime bien la crainte que les inégalités puissent influer sur les politiques publiques de manière à restreindre la portée des projets collectifs en réduisant le rôle de l’État et en n’essayant guère d’empêcher les inégalités dans le marché du travail de se répercuter dans les moyens mis à la disposition des familles et en établissant un lien plus étroit, à terme, entre les chances d’épanouissement et certains privilèges.

Il nous semble donc encore plus approprié de rechercher et d’évaluer d’autres solutions en matière de politiques publiques, en tenant compte de leur aptitude non seulement à assurer un soutien du revenu et à redistribuer des ressources, mais aussi à donner aux enfants la possibilité de réaliser leur plein potentiel, quel que soit leur point de départ dans l’échelle sociale. De fait, voilà précisément ce dont il faudrait débattre et ce que les Canadiens devraient exiger en cette période d’inégalité croissante.

Miles Corak est professeur d’économie à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa. On peut le joindre par son blogue (milescorak.com) ou par Twitter (@MilesCorak).