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Christensen, Davison & Levac: Besoins chroniques de logement dans le Nord canadien: l'inégalité des possibilités dans les collectivités du Nord

Le Nord canadien, qui comprend le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest, le Nunavut, Nunavik, le Labrador et Nunatsiavut, est une vaste région riche en culture autochtone, en paysages et en eaux immaculés, en ressources naturelles et en collectivités qui se font de plus en plus diverses. Il est également une région reconnue comme ayant le taux de besoin chronique de logement le plus élevé au Canada. À travers le Nord, où plus de la moitié de la population est Inuit (incluant Inuvialuit), Métis ou des Premières nations, il y a un besoin chronique de logement (inaccessibilité, insuffisance, non adéquat, non-disponibilité) et des taux d’accession à la propriété inférieurs à ceux des provinces du sud. Le recensement de 2006 a démontré que les taux d’accession à la propriété au Nunavut et dans les Territoires du Nord-Ouest étaient respectivement de 22,7 % et 52,9 %, comparativement à 71 % en Ontario et 73 % en Alberta. Dans la majorité des collectivités nordiques au Canada, le logement social est la principale, sinon la seule option, avec peu de possibilités d’accéder à la propriété. Les possibilités limitées d’accession à la propriété sont amplifiées par les taux de chômage élevés dans plusieurs des petites collectivités du Nord.

Des études récentes démontrent que près de 50 % des logements occupés au Nunavut sont bondés et/ou requièrent des rénovations majeures. Dans le suivi décennal de son rapport sur les revendications territoriales du Nunavut, le juge Thomas Berger écrit que le fait que le taux d’obtention d’un diplôme d’études secondaire soit de 25 % chez jeunes est tout de même un signe de leur ténacité, considérant les impacts sociaux et sanitaires associés à la vie dans des logements surpeuplés.

Des logements adéquats, fiables et sécuritaires sont une des pierres d’assises pour favoriser une bonne santé physique et mentale, la sécurité économique, des relations positives avec soi-même et les autres, et la réalisation de soi dans sa communauté. La persistance des besoins chroniques de logement dans les collectivités du Nord continue de dégrader toutes ces composantes d’une vie saine. Les besoins chroniques de logement ont été directement liés à des infections sévères des voies respiratoires chez les enfants, au suicide, aux faibles taux d’obtention d’un diplôme d’études secondaires, à la violence familiale, à l’abus de substances, à des taux qui sont plus élevés que partout ailleurs au Canada.

En plus du fait que le logement est un important déterminant social de la santé, les besoins chroniques de logement continuent d’empêcher plusieurs personnes nordiques et autochtones de s’engager équitablement au sein de leur collectivité et de leur société. Un des nombreux impacts négatifs d’habiter un logement précaire est l’inhibition de la capacité d’une personne d’investir du temps et de l’énergie dans l’éducation, la possibilité d’emploi, les interactions sociales et la vie politique.

Par exemple, dans une étude récente sur la précarité du logement dans les Territoires du Nord-Ouest, les participants ont décrit comment les politiques de logement et les conditions de vie dans leurs appartements publics (anthrène des tapis, moisissures, courants d’air) étaient déprimantes, les décourageaient,  et engendraient un sentiment d’apathie lorsque venait le temps de chercher un emploi, de continuer ses études ou de participer aux activités de la communauté. Dans un pays où l’accession à la propriété est privilégiée de plusieurs façons, par l’entremise d’avantages fiscaux, d’aide gouvernementale, de capital accumulé, et l’influence politique de la classe moyenne et de l’aristocratie, et où elle est nécessaire pour atteindre le plus haut niveau d’accomplissement au sein de sa communauté, des collectivités entières qui dépendent de logements sociaux précaires, sans avoir la possibilité d’accéder à la propriété, ont un désavantage persistant comparativement aux autres membres de la société canadienne.

Les évènements récents dans les Premières nations d’Attawapiskat, Deline et Sandy Bay démontrent tous comment la précarité du logement et des infrastructures persiste, et comment elle contribue à la grande envergure de disparités sociales et économiques continuelles. Par exemple, dans la région du Labrador Ouest (particulièrement dans les villes de Labrador City et Wabush), l’expansion rapide de l’industrie du minerai de fer a entrainé la création d’édifices de type-dortoirs qui logent de centaines de travailleurs temporaires, forçant les membres de la collectivité à se déplacer en raison des prix extrêmement gonflés des logements, et entrainant une grande pénurie de travailleurs dans le secteur des services engendrée par le fait que les salaires ne sont pas suffisamment élevés comparativement au coût de la vie. Ajoutons à cette réalité les défis reliés à l’arrivée de plusieurs travailleurs étrangers temporaires dont les droits en matière de travail (ex. : congés, paiement des heures supplémentaires) sont facilement enfreints ainsi que le manque de soutien pour les femmes aux prises avec la violence conjugale (car elles n’ont nulle part où aller).

Qu’elles soient le résultat de décennies de logements inadéquats ou de la restructuration économique engendrée par des projets créant des problèmes de logements au sein des collectivités, les enjeux reliés au logement sont des enjeux reliés aux droits de la personne. Ils doivent être adressés de façon significative avant qu’une réelle conversation à propos de l’égalité puisse débuter. L’égalité des besoins fondamentaux est un préalable pour atteindre l’égalité des chances.

L’inégalité comprend l’environnement inégal en matière de logement, particulièrement en ce qui concerne les collectivités du Nord (bien que cette réalité s’applique également au logement sur ou hors réserve pour les Premières nations, Inuits et Métis au sud du Canada, et également pour le logement des personnes qui ne sont pas autochtones). L’inégalité doit être considérée comme ayant plusieurs facettes, comprenant plusieurs composantes qui, ensemble, à différents degrés et conditionnellement, contribuent et soutiennent l’inégalité. Et il est primordial de combler les besoins essentiels. L’alimentation du corps et de l’esprit est nécessaire avant que toute personne puisse participer à une discussion sur l’avenir du Canada. Un logement adéquat et sur est intégral est essentiel pour combler ces besoins essentiels.

Dre Julia Christensen est une recherchiste postdoctorale à l'Université de la Colombie-Britannique. Dre Colleen Davidson est professeure associée adjointe, Département de santé communautaire et d'épidémiologie de l'Université Queen's. Dre Leah Levac est une recherchiste postdoctorale à l'Université du Manitoba.